Albert Le Roy
George Sand et ses amis

Paris; Soc. d'éd. Littéraires et Artistiques, Libr. Paul Ollendorff; 1903

CHAPITRE XVII
LA SÉPARATION DE CORPS

Dans la neuvième des Lettres d'un Voyageur, adressée au Malgache, c'est-à-dire à son ami Jules Néraud, George Sand exprime son dégoût des contestations judiciaires, surtout lorsqu'elles touchent aux affections les plus sacrées. « Ce procès, écrit-elle, d'où dépend mon avenir, mon honneur, mon repos, l'avenir et le repos de mes enfants, je le croyais loyalement terminé. Tu m'as quitté comme j'étais à la veille de rentrer dans la maison paternelle. On m'en chasse de nouveau, on rompt les conventions jurées. Il faut combattre sur nouveaux frais, disputer pied à pied un coin de terre..., coin précieux, terre sacrée, où les os de mes parents reposent sous les fleurs que ma main sema et que mes pleurs arrosèrent. » Plus loin elle se demande comment poète, marquée au front pour n'appartenir à rien et à personne, pour mener une vie errante, elle s'est liée à la société et a fait alliance avec la famille humaine. « Ce n'était pas là mon lot, soupire t-elle. Dieu m'avait donné un orgueil silencieux et indomptable, une haine profonde pour l'injustice, un dévouement invincible pour les opprimés. J'étais un oiseau des champs, et je me suis laissé mettre en cage; une liane voyageuse des grandes mers, et on m'a mis sous une cloche de jardin. Mes sens ne me provoquaient pas à l'amour, mon coeur ne savait ce que c'était. Mon esprit n'avait besoin que de contemplation, d'air natal, de lectures et de mélodies. Pourquoi des chaînes indissolubles à moi?.. Et parce qu'en écrivant des contes pour gagner le pain qu'on me refusait je me suis souvenu d'avoir été malheureux, parce que j'ai osé dire qu'il y avait des êtres misérables dans le mariage, à cause de la faiblesse qu'on ordonne à la femme, à cause de la brutalité qu'on permet au mari, à cause des turpitudes que la société couvre d'un voile et protège du manteau de l'abus, on m'a déclaré immoral, on m'a traité comme si j'étais l'ennemi du genre humain! » Doutant de la justice d'ici-bas, elle tourne ses regards et tend ses mains vers l'autre, en s'écriant: « Non! toi seul, ô Dieu! peux laver ces taches sanglantes que l'oppression brutale fait chaque jour à la robe expiatoire de ton Fils et de ceux qui souffrent en invoquant son nom!... Du moins toi, tu le peux et tu le veux; car tu permets que je sois heureux, malgré tout, à cette heure, sans autre richesse que mon encrier, sans autre abri que le ciel, sans autre désir que celui de rendre un jour le bien pour le mal, sans autre plaisir terrestre que celui de sécher mes pieds sur cette pierre chauffée du soleil. Ô mes ennemis! vous ne connaissez pas Dieu; vous ne savez pas qu'il n'exauce point les voeux de la haine! Vous aurez beau faire, vous ne m'ôterez pas cette matinée de printemps. »

Entendez-la, cette plaideuse qui lutte pour la liberté, pour la possession de ses enfants, pour le salut de son foyer et la sauvegarde de sa dignité; écoutez comme elle célèbre le charme et l'allégresse de la nature en fleur:

« Le soleil est en plein sur ma tête; je me suis oublié au bord de la rivière sur l'arbre renversé qui sert de pont. L'eau courait si limpide sur son lit de cailloux bleus changeants; il y avait autour des rochers de la rive tant et de si brillantes petites nageoires de poissons espiègles; les demoiselles s'envolaient par myriades si transparentes et si diaprées, que j'ai laissé courir mon esprit avec les insectes, avec l'onde et ses habitants. Que cette petite gorge est jolie avec sa bordure étroite d'herbe et de buisson, son torrent rapide et joyeux, avec sa profondeur mystérieuse et son horizon borné par les lignes douces des guérets aplanis! comme la traîne est coquette et sinueuse! comme le merle propre et lustré y court silencieusement devant moi à mesure que j'avance. »

Quand George Sand écrivait au Malgache ces pages exquises, en mai 1836, elle portait depuis près d'un an le fardeau d'un procès auquel était suspendue toute sa tendresse maternelle. Vainement des amis lui avaient conseillé de se résigner et de « se rendre maîtresse de la situation en devenant la maîtresse de son mari. » Elle répugnait à un rapprochement sans amour. « Une femme, dit-elle, qui recherche son mari dans le but de s'emparer de sa volonté, fait quelque chose d'analogue à ce que font les prostituées pour avoir du pain et les courtisanes pour avoir du luxe. » Dès le milieu de 1835, George Sand était résolue à intenter l'instance en séparation de corps. Ses relations avec Michel (de Bourges), la confiance qu'il lui inspirait, les soins dont elle l'entoura au cours d'une bronchite aiguë contractée en plaidant devant la Chambre des pairs, ne firent que l'attacher plus étroitement à son dessein. L'ardent avocat avait été condamné par cette juridiction politique à un mois de prison, en raison de la lettre qu'il avait rédigée au nom des accusés d'avril. Il regagna Bourges, aussitôt rétabli, et George Sand, après l'avoir suivi, alla passer les vacances à Nohant. La vie pour elle y devint impossible. M. Dudevant était criblé de dettes, incapable de faire face à ses engagements. Il demanda une signature à sa femme, qui ne la refusa pas. C'était un vague palliatif. « Il avait acheté, dit-elle, des terres qu'il ne pouvait payer; il était inquiet, chagrin. Quand j'eus signé, les choses n'allèrent pas mieux, selon lui. Il n'avait pas résolu le problème qu'il m'avait donné à résoudre quelques années auparavant; ses dépenses excédaient nos revenus. La cave seule en emportait une grosse part. » Elle signala certaines friponneries flagrantes des domestiques. Il se fâcha, lui défendit de se mêler de ses affaires, de critiquer sa gestion et de commander à ses gens. Il la ruinait, et elle devait se taire.

Aussi bien, après avoir souscrit, puis rompu le contrat qui réglait leurs intérêts financiers, il ne craignit pas de se livrer aux pires outrages et même à des sévices envers sa femme. Le 19 octobre 1835, survint une scène décisive, irréparable. Voici en quels termes Michel la relate et l'explique, dans la plaidoirie qu'il prononça pour George Sand devant la Cour de Bourges et qui fut reproduite par la Gazette des Tribunaux, du 30 juillet 1836:

« Les femmes seules ne sont pas capricieuses; il y a des hommes qui ont aussi leurs caprices. Voilà que M. Dudevant veut mener la vie de garçon. Il fut question de procéder à l'exécution du traité de février, et de le mettre ainsi en position de satisfaire son nouveau caprice. Il y eut une entrevue entre les époux. Leurs amis communs furent invités. Il y eut un dîner. Après le repas, on prenait le café. L'enfant des deux époux, Maurice, demanda de la crème. « Il n'y en a plus, répondit le père; va à la cuisine; d'ailleurs, sors d'ici. » L'enfant, au lieu de sortir, se réfugia auprès de sa mère; M. Dudevant insista de nouveau pour qu'il sortît, et madame Dudevant dit elle-même à son fils: « Sors, puisque ton père le veut. » Il s'éleva alors une altercation entre les époux, altercation dans laquelle l'épouse montra le plus grand calme et le mari la plus grande violence. Il alla même jusqu'à dire à sa femme: « Sors, toi aussi. » Il fit mine de la frapper; il en fut empêché par les personnes qui étaient présentes. Il se retira pour aller prendre son fusil, qu'on parvint à lui retirer des mains. »

Cette version n'a pas été contredite par l'avocat de Casimir Dudevant. Elle est exacte de tous points et n'aggrave aucunement les faits. Ce fut chez cet égoïste, qui sentait qu'une partie de ses revenus allait bientôt lui échapper, une véritable crise de folie furieuse.

Les amis présents, notamment Duteil, tentèrent vainement une réconciliation. Le lendemain, après une nuit d'insomnie et d'angoisse, George Sand décida irrévocablement de ne plus vivre avec M. Dudevant et même de ne plus le revoir. Elle passa cette journée, la dernière des vacances, en compagnie de ses enfants, dans le bois de Vavray. « Un endroit charmant, dit-elle, d'où, assis sur la mousse à l'ombre des vieux chênes, on embrassait de l'oeil les horizons mélancoliques et profonds de la Vallée Noire. Il faisait un temps superbe, Maurice m'avait aidée à dételer le petit cheval qui paissait à côté de nous. Un doux soleil d'automne faisait resplendir les bruyères. Armés de couteaux et de paniers, nous faisions une récolte de mousse et de jungermannes que le Malgache m'avait demandé de prendre là, au hasard, pour sa collection, n'ayant pas, lui, m'écrivait-il, le temps d'aller si loin pour explorer la localité. Nous prenions donc tout sans choisir, et mes enfants, l'un qui n'avait pas vu passer la tempête domestique de la veille, l'autre qui, grâce à l'insouciance de son âge, l'avait déjà oubliée, couraient, criaient et riaient à travers le taillis. » Après un goûter sur l'herbe, on rentra à la nuit tombante, et ce furent les adieux. M. Dudevant, qui avait eu du moins ]a pudeur de quitter Nohant, attendait Maurice et Solange à La Châtre pour les ramener au collège et à la pension.

George Sand consulta tout d'abord à Châteauroux son vieil ami, l'avocat Rollinat, qui lui conseilla une séparation judiciaire; puis ils allèrent ensemble, le jour même, à Bourges, prendre l'avis de Michel, qui purgeait sa peine à la prison de ville, antique château des ducs de Bourgogne. Grâce à la complaisance d'un geôlier, ils s'introduisirent par une brèche, et dans les ténèbres suivirent des galeries et des escaliers fantastiques. Les deux avocats tombèrent d'accord et résolurent de mener la procédure en toute hâte, de manière à déconcerter M. Dudevant et à profiter de son désarroi. Le 30 octobre 1835, George Sand, élisant domicile de droit et de fait à La Châtre chez Duteil, ami commun du ménage, déposa devant le tribunal de cette ville une plainte avec demande de séparation de corps, pour injures graves, sévices et mauvais traitements. Le 1er novembre, elle en informe madame d'Agoult, alors à Genève: « Je plaide en séparation contre mon époux, qui a déguerpi, me laissant maîtresse du champ de bataille... Je ne reçois personne, je mène une vie monacale. J'attends l'issue de mon procès, d'où dépend le pain de mes vieux jours; car vous pensez bien que je n'amasserai jamais un denier pour payer l'hôpital où la tendresse d'un mari me laisserait mourir. Mais voyez! Il a eu l'heureuse idée de vouloir me tuer un soir qu'il était ivre. » En dépit de cet isolement et de ses inquiétudes, elle ressent une impression de soulagement physique; elle indique plaisamment à madame d'Agoult pourquoi le jardinier et sa femme ont refusé de demeurer dans la maison: « J'ai voulu en savoir le motif. Enfin le mari, baissant les yeux d'un air modeste, m'a dit: « C'est que madame a une tête si laide, que ma femme, étant enceinte, pourrait être malade de peur. » Il s'agissait, paraît-il, de la tête de mort que George Sand avait sur sa table.

Les formalités du procès se succédèrent assez vite. Dudevant était cité à comparaître le 2 novembre devant le tribunal. Il ne se présenta pas. Elle crut donc avoir gain de cause et écrivit le 9 novembre, de La Châtre, à Adolphe Guéroult, le fervent saint-simonien: « Le baron ne plaide pas, il demande de l'argent et beaucoup. Je lui en donne, on le condamne à me laisser tranquille, et tout va bien. Quant à ce qu'on en pensera à Paris, cela m'occupe aussi peu que ce qu'on pense en Chine de Gustave Planche. » S'adressant à un zélé défenseur des droits de la femme, elle allègue sa dignité blessée, elle réclame l'affranchissement de son sexe et conclut: « L'opinion est une prostituée qu'il faut mener à grands coups de pied quand on a raison... Nous ne savons pas faire des armes, et on ne nous permet pas de provoquer nos maris en duel; on a bien raison, ils nous tueraient, ce qui leur ferait trop de plaisir. Mais nous avons la ressource de crier bien haut, d'invoquer trois imbéciles en robe noire, qui font semblant de rendre la justice, et qui, en vertu de certaine bonté de législation envers les esclaves menacées de mort, daignent nous dire: « On vous permet de ne plus aimer monsieur votre maître, et, si la maison est à vous, de le mettre dehors. »

Cette justice, dont George Sand pensait tant de mal, allait pourtant lui donner satisfaction. Le 1er décembre, une décision du tribunal reconnut les faits allégués par la plaignante pertinents et admissibles, et lui permit d'en administrer la preuve. Signification de ce jugement fut faite au domicile légal de M. Dudevant le 2 janvier 1836, et l'audition des témoins commença le 14 janvier. Le procès-verbal de leurs dépositions, d'ailleurs probantes, ayant été communiqué à la partie sans qu'il y eût de réponse, le 16 février, sur les conclusions favorables du ministère public, le tribunal rendit un jugement par défaut qui déclarait bien fondés et établis par l'enquête les griefs de madame Dudevant. La séparation de corps était prononcée, un notaire commis pour procéder au partage de la communauté et aux reprises. Casimir Dudevant ne comparut pas chez le notaire. Et le 26 février, George Sand, tout heureuse d'avoir la garde de son fils et de sa fille, mandait à madame d'Agoult: « Grâce à Dieu, j'ai gagné mon procès et j'ai mes deux enfants à moi. Je ne sais si c'est fini. Mon adversaire peut en appeler et prolonger mes ennuis. » M. Dudevant, en effet, qui dès le début de l'instance avait résigné ses fonctions de maire de Nohant et s'était installé à Paris, changea soudain de tactique. Stimulé par sa belle-mère, la baronne Dudevant, et peut-être aussi par la mère d'Aurore, l'étrange madame Dupin, il interjeta, le 8 avril, opposition aux jugements intervenus, en invoquant des vices de procédure et en réclamant une contre-enquête. On plaida, les 10 et 11 mai, devant le tribunal de première instance de La Châtre. Me Michel (de Bourges) était à la barre pour madame Dudevant, et Me Vergne pour le mari.

L'avocat de M. Dudevant se borna à traiter le point de droit; il demanda la nullité de la procédure. Michel (de Bourges), au contraire, abordant le fond du débat, montra ce mari ivrogne, brutal, débauché, qui laissait toute liberté à sa femme, à la seule condition de jouir de l'intégralité des revenus. Il était complaisant, parce qu'il était cupide et rapace. Puis, prenant la requête du 14 avril, à laquelle son confrère avait à peine osé faire allusion, Michel en signala les imputations ignominieuses, dont la plus infâme rappelait l'accusation dirigée contre Marie-Antoinette. Il évoqua et fit sienne la fameuse réponse de la reine: « J'en appelle à toutes les mères. » Et il s'indigna que M. Dudevant voulût obliger sa femme à réintégrer le domicile conjugal, après l'avoir menacée de mort, mais surtout après l'avoir épouvantablement offensée et suspectée des vices les plus ignobles.

Le tribunal de La Châtre donna gain de cause, en droit à M. Dudevant, en fait à la partie adverse. L'opposition était admise pour irrégularités de procédure; mais, à raison des imputations diffamatoires de l'acte du 14 avril — calomnies de servantes congédiées — la séparation de corps était maintenue et la garde des deux enfants attribuée à la mère.

George Sand atteignait-elle au terme de ses angoisses? Non pas. Il lui fallut encore aller en appel. Tour à tour alarmée et confiante, elle écrivait le 5 mai à Franz Liszt, qui avait accompagné la comtesse d'Agoult à Genève: « Mon procès a été gagné; puis l'adversaire, après avoir engagé son honneur à ne pas plaider, s'est mis à manquer de parole et à oublier sa signature et son serment, comme des bagatelles qui ne sont plus de mode. Si la possession de mes enfants et la sécurité de ma vie n'étaient en jeu, vraiment ce ne serait pas la peine de les défendre au prix de tant d'ennuis. Je combats par devoir plutôt que par nécessité. » Le 11 mai, tandis que son sort se débattait au tribunal de La Châtre, elle dormait profondément. On dut la réveiller à une heure de l'après-midi, pour lui apprendre que Michel (de Bourges) avait fait pleurer l'auditoire et que son procès était gagné. Provisoirement du moins. M. Dudevant, campé à Nohant, ne se souciait pas de rendre la dot de sa femme. Il voulut un nouvel éclat à l'audience de la Cour. George Sand, établie à La Châtre chez des amis et toujours ardente au travail, était armée pour la lutte. « S'il ne s'agissait que de ma fortune, écrit-elle le 25 mai à madame d'Agoult, je ne voudrais pas y sacrifier un jour de la vie du coeur; mais il s'agit de ma progéniture, mes seules amours, et à laquelle je sacrifierais les sept plus belles étoiles du firmament, si je les avais. » À aucun prix, elle n'admettait qu'on pût la séparer de ses enfants. Elle invoquait la justice et la loi, mais elle était prête à entrer en révolte, si la magistrature se montrait défavorable à ses revendications. De Paris elle avait ramené Solange, et toutes ses dispositions étaient prises pour enlever Maurice, pensionnaire au collège Henri IV. Elle plaçait les droits maternels au-dessus de tous autres et déniait à la société la faculté de les annuler ou de les amoindrir. « La nature, s'écrie-t-elle, n'accepte pas de tels arrêts, et jamais on ne persuadera à une mère que ses enfants ne sont pas à elle plus qu'à leur père. Les enfants ne s'y trompent pas non plus. » Voilà en quel état d'esprit elle comparut devant la Cour de Bourges, dont l'opinion, au seuil des débats, lui était plutôt hostile. Une légende, accréditée parmi l'aristocratie et la haute bourgeoisie locales, la représentait comme une créature extravagante et sans vergogne.

Les plaidoiries occupèrent les deux audiences des 25 et 26 juillet 1836. M. Mater, premier président, dirigeait les débats dont nous trouvons un compte-rendu dans les deux grands journaux judiciaires, la Gazette des Tribunaux et le Droit. La curiosité publique était violemment surexcitée. « Depuis longtemps, dit le chroniqueur de la Gazette, on n'avait vu une foule aussi considérable assiéger les portes du Palais de Justice pour une affaire civile... L'auteur d'Indiana, de Lélia et de Jacques était assise derrière son avocat, Me Michel (de Bourges). Des Parisiens ne l'auraient peut-être pas reconnue sous ce costume de son sexe, accoutumés qu'ils sont à voir cette dame, dans les spectacles et autres lieux publics, avec des habits masculins et une redingote de velours noir, sur le collet de laquelle retombent en boucles ondoyantes les plus beaux cheveux blonds (ils étaient bruns) que l'on puisse voir. Elle est mise avec beaucoup de simplicité: robe blanche, capote blanche, collerette tombant sur un châle à fleurs. » Est-ce bien là une toilette sévère pour procès en séparation de corps? Et le rédacteur judiciaire ajoute: « Cette dame semble n'être venue à l'audience que pour y trouver quelques éloquentes inspirations contre l'irrévocabilité des unions mal assorties. » L'avocat de l'appelant, Me Thiot-Varennes, prit d'abord la parole. Voici les principaux passages de sa plaidoirie: « M. Dudevant aimait sa femme, il s'en croyait aimé, et jusqu'en 1825 rien n'avait troublé le bonheur de cette union. Mais déjà l'humeur inquiète, le caractère aventureux de madame Dudevant présageaient que cette félicité ne serait pas durable. Elle éprouvait un ennui profond, un dégoût de toutes choses. Elle croyait que le bonheur était là où il n'était pas; elle demandait ce bonheur à tout; elle ne le trouvait nulle part; car son âme ardente et mobile n'avait pu comprendre qu'on ne saurait le goûter hors de l'accomplissement de ses devoirs. Un événement malheureux vint donner carrière aux désirs impétueux de cette imagination exaltée et jeta l'amertume dans le coeur de M. Dudevant. Madame Dudevant fit un voyage à Bordeaux. Entraînée par des penchants qu'elle ne voulut point dominer, elle conçut une passion, elle y céda. M. Dudevant apprit bientôt qu'il était trahi par celle qu'il adorait. Il sut tout et, maîtrisé par son amour et par sa tendresse conjugale, il pardonna tout. Madame Dudevant fut touchée de cet excès de générosité et d'indulgence; elle écrivit à son mari une lettre où elle faisait une confession générale et l'aveu d'une faute qu'elle se reprochait. »

Me Thiot-Varennes dénature le caractère de cette lettre, en nous laissant croire que madame Dudevant y faisait amende honorable, prenait posture de suppliante et « rendait justice à la bonté, à la générosité, aux soins prévenants, aux égards continuels de son cher Casimir. » C'est altérer la vérité plus qu'il n'est permis, même à la barre. De vrai, il y avait entre les époux une différence de goûts et de penchants, que l'avocat du mari présente en ces termes: « Madame Dudevant aimait avec passion la poésie, les beaux-arts, les entretiens littéraires et philosophiques. M. Dudevant avait les goûts simples de l'homme des champs, plus occupé de ses propriétés que de descriptions champêtres. Elle était rêveuse, mélancolique, cherchant parfois la solitude; il avait les habitudes et le laisser-aller d'un bon bourgeois. »

Il était malaisé de faire admettre à la Cour que M. Dudevant eût obéi à l'amour conjugal en repoussant la séparation, et il convenait d'invoquer quelque sentiment plus plausible. Me Thiot-Varennes s'y évertua sans grand succès, en alléguant la tendresse paternelle. « S'il n'y avait pas d'enfants, s'écria-t-il, on pourrait croire que l'intérêt seul guide M. Dudevant. Mais ici, s'il résiste, s'il pardonne, s'il veut rappeler auprès de lui la mère de ses enfants, c'est parce qu'il songe à leur avenir. Et qu'on ne dise pas que les plaintes qu'il a élevées, les griefs qu'il a exposés rendent impossible la réunion des époux! La loi a prévu le cas où le mari offensé peut poursuivre l'épouse infidèle, faire constater sa honte, sans qu'elle puisse cependant se soustraire au joug marital; il a recours à la voie correctionnelle, et elle n'est pas autorisée pour cela à demander la séparation; et même, la séparation prononcée, le mari peut la faire cesser en consentant à reprendre sa femme. » Toute cette argumentation, où intervient Jésus, homme ou Dieu, philosophe ou prophète, est très fragile. On sent que M. Dudevant avait un moindre souci de l'honneur que de l'argent. Et son avocat, pour masquer la vulgarité du personnage, hasarde la péroraison pathétique: « Madame, votre mari fut généreux en 1825; il l'est encore, car aujourd'hui comme alors il oublie vos torts et il vous pardonne. » Puis, venant à la question des enfants: « Peut-on les arracher à M. Dudevant pour les livrer à une mère qui a donné au monde le scandale de la vie la plus licencieuse et des préceptes les plus immoraux?... Vos ouvrages, madame, sont remplis de l'amertume et des regrets qui dévorent votre coeur; ils annoncent un dégoût profond. Les tourments de l'âme vous poursuivent au milieu de votre gloire et empoisonnent vos triomphes. Vous avez demandé le bonheur à tout, vous ne l'avez trouvé nulle part. Eh bien! je veux vous en indiquer la route; revenez à votre époux, rentrez sous ce toit où vos premières années s'écoulèrent douces et paisibles; redevenez épouse et mère, rentrez dans le sentier du devoir et de la vertu; soumettez-vous aux lois de la nature. Hors de là, tout n'est qu'erreur et déception, et là seulement vous trouverez le bonheur et la paix. »

À cette mercuriale bourgeoise Me Michel (de Bourges) répondit, en invoquant les immunités du génie. Son exorde est pompeux, à la manière antique: « Pourquoi cette foule empressée qui nous environne? Pourquoi cette réunion inaccoutumée qui se presse dans cette enceinte? Pourquoi ces femmes parées comme pour un jour de fête? Etes-vous appelés à délibérer sur une mesure d'où dépend le bonheur de l'État? Allez-vous donner votre sanction à l'un de ces édits de clémence qui font la gloire d'un règne? Non. Qu'est-ce donc, messieurs? Une femme veut reconquérir sa liberté outragée, son indépendance foulée aux pieds. Elle vient ici demander un asile pour sa vieillesse, et pour consolation aux calomnies dont on l'a abreuvée, ses enfants, le fruit de ses entrailles! Cette femme est la gloire de notre époque; c'est le génie qui vient s'abattre de la hauteur de son vol dans le sanctuaire de la justice et courber son imposante majesté devant l'autorité sacrée des lois! » Prenant alors l'offensive, Michel (de Bourges) reproche à M. Dudevant d'avoir rompu un traité de séparation librement signé, d'avoir profané le domicile conjugal en y introduisant la débauche et la prostitution. « Il faut un arrêt pour le purifier. » Et brandissant la lettre de vingt pages dont Me Thiot-Varennes n'avait donné que des extraits, il la lit tout entière, — « cette lettre que M. Dudevant conservait comme l'arche sainte renfermant les moyens qui devaient nous broyer » — il y découvre, il y souligne les preuves de l'innocence de sa cliente. Aux pieds des Pyrénées, dans la vallée de Lourdes, devant une nature grandiose, elle a consommé le sacrifice d'une inclination chaste.

L'effet de cette lecture fut saisissant, et le rédacteur de la Gazette des Tribunaux note dans son compte-rendu: « Ce passage, écrit à vingt ans avec une magie de style, un coloris brillant, digne des plus belles pages que l'auteur de Jacques a écrites depuis, a produit une impression impossible à décrire. »

Michel (de Bourges) poursuit victorieusement. Il rappelle les procédés grossiers de M. Dudevant traitant Aurore de folle, radoteuse, bête, stupide. Cet homme n'avait pas le talent de la divination. Il n'était que cupide, « faisant à sa femme une modique pension, tandis qu'il jouissait, dans l'opulence et dans une vie licencieuse, sous le toit qui appartenait à sa femme, d'une fortune qui était à elle. » N'acceptait-il pas sa situation maritale, au point de mander à madame Dudevant, en décembre 1831: « J'irai à Paris; je ne descendrai pas chez toi, parce que je ne veux pas te gêner, pas plus que je ne veux que tu me gênes? » Et l'avocat déduit avec force cette conclusion hardie: « Le pardon que vous offrez à votre femme est un outrage; c'est vous qui l'avez offensée. » Il insiste sur la requête du 14 avril, véritable monument de démence judiciaire, où sont articulés « des faits atroces, des faits qu'aucune bouche humaine n'a osé répéter dans leur hideuse nudité, dans leur révoltante difformité. » Cette épouse qu'on a accusée d'être une Messaline, capable de dépraver son fils, on lui offre le retour au foyer domestique. On parle de pardonner, alors qu'on a besoin de pardon. « N'est-ce pas vous, dit Michel (de Bourges) dans un bel élan oratoire, vous qui l'avez forcée à quitter le domicile conjugal en l'abreuvant de dégoûts? Vous n'êtes pas seulement l'auteur des causes de cette absence, vous en êtes l'instigateur et le complice. N'avez-vous pas livré votre femme, jeune et sans expérience, à elle-même? Ne l'avez-vous pas abandonnée? Vous ne pouvez plus dire aux magistrats: « Remettez dans mes mains les rênes du coursier, » quand vous-même les avez lâchées. Pour gouverner une femme, il faut une certaine puissance d'intelligence; et qu'êtes-vous, que prétendez-vous être, à côté de celle que vous avez méconnue? Quand une femme est près de succomber, il faut être capable de la relever; quand elle est faible, il faut la soutenir, être capable de lui donner le bon exemple; et quel exemple pouvez-vous lui donner? Pouvez-vous réclamer une femme que vous avez délaissée pendant huit ans? Était-elle coupable, celle qui épanchait sa belle âme tout entière dans cette lettre que vous-même venez de livrer à la publicité des débats? Ils étaient donc bien faibles ses torts, puisque vous êtes réduit à les chercher dans cette lettre qui la justifie? Depuis, vous avez reçu votre femme, vous lui avez écrit, vous avez vécu intimement avec l'ami honnête et pur qui sut la respecter; vous lui avez serré la main. Pourquoi donc avez-vous délaissé, une épouse qui ne méritait aucun reproche? »

Aucun reproche? C'est aller un peu loin; mais nous sommes à l'audience, et c'est un avocat qui parle. Il se lance dans les réminiscences historiques. Mirabeau, pour un moindre outrage, fut débouté, lorsqu'il redemandait sa femme au Parlement de Provence, « faisant à la face du ciel et des hommes amende honorable d'une jeunesse désordonnée et plus égarée que coupable. » Dans quelles conditions M. Dudevant se présente-t-il au sanctuaire de la justice? Est-ce le coeur humilié et repentant, la tête courbée par la douleur et couverte d'un voile? Non, c'est l'invective à la bouche. « Et vous osez réclamer votre femme! continue Michel (de Bourges). Et vous osez appeler une nécessité de la défense ces diffamations! Vous la demandez, et vous lui fermez le chemin de la couche nuptiale; vous la demandez, et pour arc-de-triomphe, dans cette maison toute pleine des souvenirs de vos fureurs, vous lui préparez un pilori où vous inscrivez son déshonneur en caractères indélébiles... Vous la réclamez d'une main, et de l'autre vous lui enfoncez un poignard dans le sein. Mais vous dites que vous la voulez; non, vous ne la voulez pas! Vous n'oseriez pas dire cela sérieusement en face de la Cour. La voulez-vous avec vous, voulez-vous cohabiter avec elle, la garder? Dites-le, si vous l'osez! »

Michel (de Bourges) couronne sa plaidoirie en réfutant les griefs d'indignité maternelle imputés à madame Dudevant: « Parce qu'une femme cède aux caprices de sa lyre, aux inspirations d'un esprit créateur, vous la croiriez incapable d'élever ses enfants? » À ce titre, il faudrait refuser — observe-t-il — les qualités éducatrices à tant d'écrivains de génie qui commirent quelque oeuvre licencieuse. Ces qualités, madame Dudevant les possède, comme l'atteste la lettre qu'elle adressa à son fils au cours du procès et qui se termine par cette adjuration: « Mon enfant, prie Dieu pour ton père et pour moi. »

À l'audience du 26 juillet, il y eut répliques successives de Me Thiot-Varennes et de Me Michel (de Bourges). L'avocat de M. Dudevant fit un aveu qui mérite d'être retenu: « Sans doute mon client ne saurait promettre à son épouse un grand amour, au moins dans les premiers moments de la réunion. Mais le temps est un grand maître. Plus tard M. Dudevant rendra à sa femme sa tendresse, quand elle en sera devenue digne. » Enfin l'avocat général Corbin donna ses conclusions. Il constata que si les premiers torts pouvaient, en partie, être rejetés sur madame Dudevant, si elle avait commis tout au moins un adultère moral et peut-être quelque chose de plus, en revanche son mari l'avait gravement et gratuitement outragée par ses imputations infâmes et impies. En conséquence, le ministère public tendait à l'admission de la demande en séparation de corps et à ce que Maurice fût placé sous la surveillance de son père, Solange sous celle de sa mère.

Après trois quarts d'heure de délibéré, la Cour rentra en séance et le premier président annonça que, les voix étant partagées, la cause était renvoyée au lundi 1er août, pour être plaidée de nouveau, avec adjonction de trois conseillers. Dans l'intervalle, une solution amiable prévalut. M. Dudevant se désista de son appel, en échange d'un sacrifice d'argent consenti par George Sand. Elle lui concédait une rente annuelle de 5.000 francs. Et il le reconnaît implicitement dans une lettre, dite rectificative, qu'il adressa le 17 août à la Gazette des Tribunaux. En voici le dernier paragraphe: « Les deux parties ont fait une transaction portant qu'il y aurait partage égal d'enfants et de fortune, d'après les bases du traité du 15 février 1835, avant le commencement du procès qui m'a été intenté. Ainsi je garde mon fils, et madame Dudevant sa fille. »

Les démêlés pourtant n'étaient pas clos. On se querella encore au sujet du mode d'éducation de Maurice qui, malade, fut remis aux soins de sa mère. Par contre, M. Dudevant enleva de Nohant Solange, et George Sand eut grand'peine à la reprendre. Puis ce furent les contestations d'argent. Le baron ayant hérité de sa belle-mère, madame Dudevant demanda, par l'organe de Me Chaix-d'Est-Ange, la suppression de la pension qu'elle servait sur les revenus de l'hôtel de Narbonne. Le tribunal de la Seine, le 11 juillet 1837, refusa de statuer au fond. Et ce fut encore une transaction qui intervint. En échange de l'hôtel de Narbonne, M. Dudevant obtint 40.000 francs. Il renonçait à Maurice et à Solange, sous condition qu'on les lui conduisît une fois l'an et que leur mère supportât la moitié des frais de déplacement. C'était toujours le même homme qui, dans la liquidation, réclamait, par ministère d'avoué, quinze pots de confitures et un poêle en fer de la valeur de 1 franc 50 centimes, et qui, en 1841, revenait à la charge pour 125 francs. À son fils, il envoyait pour étrennes six pots de confitures, à partager avec sa soeur. Il devait aimer les confitures.

En 1846, les époux séparés se revirent une fois, puis, l'année suivante, lors du mariage de Solange, le baron vint à Nohant, et sa présence durant quelques heures jeta un froid. Il ne mourut qu'en 1871, après avoir intenté un procès à ses enfants. Sa vie s'était partagée entre l'ivrognerie et la cupidité.